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Etymornithologie


Introduction

Les mots, comme les oiseaux, sont de grands voyageurs. Ils traversent les siècles, les océans et les langues pour enrichir d’autres territoires, d'autres espaces culturels. A la croisée de l'étymologie (science qui étudie l'origine des mots) et de l'ornithologie (qui étudie les oiseaux), cette petite chronique étymornithologique essaiera donc de rappeler la migration des noms d’oiseaux de Guyane.

Les noms des oiseaux de Guyane

a) Les noms scientifiques

Tout le monde sait que les noms scientifiques des plantes ou des animaux sont en latin. Mais ces dénominations sont souvent des monstruosités lexicographiques créées avec le système binomal instauré au XVIIIe siècle par le naturaliste suédois Carl von Linné (1707-1778). Elles associent en effet fréquemment des éléments de langues différentes : un élément réellement latin (buteo = « buse ») ou en latin de fantaisie (buteogallus = « buse-coq ») avec, par exemple, un élément latinisé d’origine anglaise (ridgwayi = « de Ridgway »), grecque (anthracinus = « de charbon ») ou amérindienne (urubitinga = « vautour »).

Le nom scientifique est composé du genre (Buteogallus) suivi de l'espèce. Ainsi, 4 espèces appartenant au genre Buteogallus sont présentes en Guyane : B. anthracinus (Buse noire), B. aequinoctialis (Buse buson), B. urubitinga (Buse urubu) et B. meridionalis (Buse roussâtre). Et les 720 espèces d'oiseaux présentes en Guyane sont classées en 419 genres latins. Bien sûr, comme ces noms reflètent la position des oiseaux dans la classification, ils évoluent avec les progrès de la systématique. Par exemple, lors de leur description aux XVIIIè et XIXè siècles, les 4 rapaces cités plus haut étaient classés parmi le genre Falco, aujourd'hui restreint aux Faucons.

b) Les noms français

Les noms français dont il est question ici sont des noms techniques (Genre + espèce) : ils désignent donc une et une seule espèce.
Buffon (1707-1788), Brisson (1723-1806), Vieillot (1748-1831), Lacépède (1756-1825), Cuvier (1769-1832), Lafresnaye (1783-1861), Lesson (1794-1849) sont probablement parmi les auteurs qui ont le plus contribué à l'ornithologie de 1760 à 1840. En outre, leurs classifications étaient conçues en français, auxquelles ils ajoutaient l'équivalent scientifique latin. C'est donc grâce à eux si le français (contrairement à l'anglais) a hérité d'un vocabulaire aussi riche pour désigner les oiseaux. A leur suite, les explorateurs et scientifiques du XIXème [consultez la chronique qui leur est consacrée] ont poursuivi ce travail.

Mais ce n'est qu'en 1986, au XIXè Congrès ornithologique international, que les ornithologues francophones ont souligné la nécessité urgente d'une liste harmonisée des noms des oiseaux. En décembre 1990, le XXè Congrès ornithologique international crée la CINFO (Commission internationale des noms français d'oiseaux). Celle-ci publiera, à l'été 1991, une nomenclature officielle régulièrement révisée, en grande partie issue du travail que Pierre Devillers avait fait paraitre dans Le Gerfaut entre 1976 et 1980. Mais, en pratique, malgré cette nomenclature internationale, l'usage régional diverge ; ainsi entre 55 et 60 espèces holarctiques ont un nom différent en France et au Québec (Chouette de Tengmalm / Nyctale de Tengmalm pour Aegolius funereus).

[Pour toute information sur les problèmes des noms techniques français, consultez le site de la CINFO ]

Au niveau des genres, les noms français ont quatre origines. Tout d'abord, près de 38 % des « genres » français sont des noms utilisés en Europe (martin-pêcheur, pluvier, vanneau...), y compris pour des genres qui y sont pourtant absents. Ainsi, Buteogallus, inexistant de l'autre côté de l'Atlantique, est nommé de ce coté-ci Buse, terme pourtant réservé à Buteo dans le Paléarctique. Autrement dit, la nomenclature française ne suit pas exactement la systématique, ce qui explique qu'aux 419 genres latins regroupant les 720 espèces guyanaises ne correspondent que 202 « genres » en français.

Ensuite, 31% des « genres » français sont des mots forgés de toutes pièces (grimpars, grisin, microtyran... ou campyloptère, synallaxe, todirostre... relatinisés pour les besoins de la taxonomie).
En troisième source, 21% des « genres » français (contre approximativement 5% des déterminants spécifiques) viennent d'appellations amérindiennes, et principalement du tupi-guarani. Cette langue est en effet la troisième source en importance des noms relatifs à la faune (jacana, toucan, urubu...) et à la flore (ananas, manioc, rocou...). Son aire de répartition, malgré les terribles ethnocides qui ont suivi la colonisation, s’étend du bassin amazonien à l’Argentine. Elle compte aujourd’hui près de trois millions de locuteurs et a le statut, avec l’espagnol, de langue nationale au Paraguay. En Guyane, le wayampi et l’émerillon (plus d’un millier de locuteurs au total) appartiennent à cette vaste famille.

Enfin, 10% des « genres » français sont des mots utilisés avec une nouvelle acception (dryade, myrmidon, organiste...).

c) Les noms régionaux

La Guyane compte 4 créoles businenge (l'aluku, le paramaca et le ndyuka très proches ainsi que le saramaccan à base lexicale portugaise) et 6 langues amérindiennes appartenant à trois familles linguistiques : le kali'na et le wayana appartiennent au groupe karib, le wayampi et l'émerillon à la famille tupi-guarani, le palikur et l'arawak à la famille linguistique arawak proprement dite. Enfin deux créoles véhiculaires (le créole guyanais à base lexicale française et le sranan tongo à base anglaise) sont quotidiennement utilisés par différentes communautés.
Il est important de comprendre que les noms vernaculaires, populaires ou communs ne désignent pas une espèce (concept réservé à un usage scientfique), mais des objets qu'on distingue par des mots différents pour les besoins de la communication. Dans les langues régionales, donc, la nomenclature ne correspond pas à la classification scientifique mais à la logique propre à chaque culture. Ainsi deux espèces différentes peuvent avoir le même nom (le terme créole charpantyé recouvre par exemple tous les Picidés, des minuscules Picumnus aux gros Campephilus ; en sranan tongo, Grunedepetpet désigne à la fois la femelle Guit-guit émeraude et Dacnis bleu tandis que les deux mâles sont différenciés, respectivement Blaka-edepetpet et Blawpetpet). Au contraire, la même espèce peut avoir des noms différents selon les circonstances. Ainsi le Caïque maïpouri est appelé Tapi'ilaãnga en wayampi lorsqu'il s'agit d'un oiseau sauvage mais Pailãpailã lorsqu'il est apprivoisé ; toujours dans cette langue, la Harpie féroce est nommée Wilau adulte mais Siwi au stade immature.

Jean-Pierre Policard (avec la relecture critique de Normand DAVID).

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